Le Maître du Riff

Publié le par A.M.E

BLACK SABBATH
Master of Reality
1971

Ce qui différencie le metal à papa de celui d'aujourd'hui, c'est sa puissance. Du moins, la manière de mettre celle-ci en valeur. Prenons un groupe de power metal contemporain quelconque (dans tous les sens du terme), au hasard Dream Evil. Ecoutez un disque du groupe, vous en prendrez plein la tronche. Le groupe donne l'impression d'être dévastateur grâce à un son colossal qui ferait déplacer les montagnes. Seulement, si vous grattez le vernis sonore, vous constaterez que les compos sont d'une pauvreté affligeante: des riffs nuls (inexistants ?) et des ébauches de mélodies en bois déjà entendues 25.000 fois pour un groupe aussi identifiable qu'un grain de sable sur Arrakis... Dream Evil est l'exemple parfait du groupe sans intérêt qui masque la médiocrité de son propos avec un gros son, donnant ainsi l'illusion (un temps seulement, rassurez-vous, y a une justice) de tout détruire sur son passage.

Le Black Sabbath des 70's n'avait pas la chance de bénéficier d'une production titanesque. Pour convaincre ses jeunes auditeurs et effrayer mamie, pas le choix: après que la discordance du triton eut fait son effet, il fallait proposer des riffs qui tuent. Le groupe et plus particulièrement Tony Iommi, docteur es riffs et maître à penser du combo de Birmingham (contrairement à ce que les crédits de l'époque pouvaient laisser penser), font partie de cette race de musiciens guidés avant tout par l'inspiration, celle qui, lorsqu'elle est à son maximum, engendre des perles musicales intemporelles et inoubliables. D'un coup, vous réalisez qu'on est bien loin de Dream Evil. Comment, vous aviez déjà oublié ce groupe ?

Les musiciens ne se sont en effet pas reposés sur les lauriers de l'innovation en ayant accouché de ce monstre musical qu'est le heavy metal (bien qu'au vu de l'évolution qu'a connu le genre, je reconnaitrais davantage la paternité du metal à Judas Priest, Black Sabbath étant plus à mes yeux le premier groupe de doom de l'histoire, même si certaines bases sont là), ils ont à chaque fois cherché à élargir leur spectre (brr...) musical. Après deux albums aux structures un brin alambiquées (70's obligent ?), le groupe radicalisera en effet complètement son propos avec Master of Reality: six vraies chansons (les deux autres étant juste des intros) pour une durée totale atteignant à peine les 35 minutes avec pour seul mot d'ordre: du RIFF !

Pour rappel, un riff est, selon Wikipedia: "une courte phrase mélodico-rythmique, jouée plusieurs fois de suite[...]". Mais non, je ne vous prends pas pour un imbécile. C'est juste qu'étant donné qu'il n'y en a quasiment plus sur les productions actuelles, les plus jeunes lecteurs de ce blog pourraient ne jamais avoir entendu un riff de leur vie ! Et des riffs, Master of Reality en est rempli. Du genre qui redresse les poils même si on les découvre près de 40 ans plus tard, éclipsant sans problème une production forcément désuète à l'heure actuelle (mieux, en lui conférant un côté "vintage", comme on dit prétentieusement quand on est un bobo comme Philippe Manoeuvre). Puissant quoi.

Car au-delà de la section rythmique basique et de la voix de sorcier sous hallucinogènes d'Ozzy Osbourne, c'est bien cette succession de riffs bourdonnants et qui s'inscrustent dans le crâne dès la première écoute qui caractérise le mieux cet album d'une efficacité sans pareille dans la première période de Black Sabbath.

Aucun risque de lassitude: d'une parce que Black Sabbath n'est pas Machine Head et qu'il sait donner de la cohérence à ces riffs dont les thèmes successifs semblent couler de source (en d'autres termes: chaque riff amène le suivant); de deux parce que la linéarité inhérente à une telle épuration musicale, où l'essentiel est de rigueur et d'où rien ne dépasse, est compensée par une certaine variété: "After Forever" sonne très contemporain, "Children of the Grave" se démarque avec ses rythmes tribaux et "Solitude", la seule ballade de l'album, accorde un moment de répit au sein de cet océan de vagues électriques, avant que la tempête ne fasse de nouveau rage et engloutisse pour de bon l'auditeur avec le monstrueux "Into the Void".

Finalement, la question qu'on se pose devant un titre d'album aussi énigmatique (Le Maître de la Réalité ? Kézako ?) trouve peut-être sa réponse une fois qu'on a écouté l'ensemble: le superflu, les structures inutilement bigarrées, la complexité artificielle, le gros son, tout ça n'est que de la poudre aux yeux dans le monde de la musique, et du metal en particulier. Bienvenue dans le monde réel, celui où repose l'essentiel des fondements qui font qu'un titre est bon: ici, pas de fioritures, juste le riff qui tue, et Black Sabbath est assurément le dépositaire de sa confection, en plus d'être doublé d'un sacré visionnaire.

Publié dans Disques

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Grisé 07/08/2008 22:01

A mon avis, c'est justement ce côté "hippie", "space" propre aux années 70 qui fait une grande partie du charme de ces enregistrements. Cette période était caractérisée par une grande liberté et beaucoup d'inventivité, choses que l'on a hélas beaucoup de mal à retrouver dans les albums des années 2000.

Grisé 07/08/2008 14:30

Le premier album pose quand même les bases du heavy metal et contient des morceaux fabuleux: le morceau éponyme, The Wizard, N.I.B., Behind The Wall Of Sleep... Le reste est moins indispensable mais n'en demeure pas moins très bon. Pas mal pour un disque enregistré en un temps record.Vol.4 marque l'apogée du Sabbath heavy et je l'ai toujours adoré (en fait, c'est l'un des rares disques que j'écoute depuis plus de 20 ans et dont je ne me lasse absolument pas).Quant à S.B.S., c'est un véritable OVNI musical et pour moi, il s'agit de l'un des meilleurs albums de 1973, grande année pourtant.D'accord avec toi au sujet du mésestimé Technical Ecstasy.

A.M.E 07/08/2008 17:14



On est d'accord concernant certaines bases du heavy imposées par le groupe. En fait, plus que le côté légendaire, c'est surtout le côté historique de ces albums dont
j'aurais dû parler dans mon précédent commentaire.

Au nveau des appréciations persos, concernant le premier album, il y a du bon, mais ça ne correspond pas à mes attentes. Y a un peu trop de passages instrumentaux sans grand intérêt sur ce
disque, je trouve. Iommi part souvent dans des délires que je trouve dénués de feeling. Il y a tout de même de bons moments: le titre éponyme (bien que je n'aime pas des masses la deuxième
partie, quand le rythme s'accélère) et "The Wizard", avec son intro à l'harmonica qui parvient à me foutre les boules (ça, c'est fort par contre).

A propos de Vol. 4, je l'aime plutôt bien, ce disque, mais je trouve qu'il est quand même assez bancal, notamment dans sa deuxième partie, alors que la première comporte son lot de
"tubes": "Changes", "Supernaut", "Snowblind"... Pour le reste, il sonne un peu trop expérimental, un peu trop "doom" aussi, et c'est un peu pour ça que je l'aime moins.

Enfin, concernant Sabbath Bloody Sabbath, c'est surtout cette espèce d'aspect "hippie" qui me gêne. Et le fait que les compos me paraissent quand même moins intenses que ce que le groupe
a enregistré auparavant. C'est globalement bon, ça s'écoute bien, mais ça ne me colle pas le grand frisson à l'inverse de pas mal de titres enregistrés avant et après cet album. En plus, Ozzy a
une voix un peu trop aiguë et nasillarde à mon goût.

Sinon, je trouve que Technical Ecstasy est un bon album de... rock. Je comprends que ça ait pu en dérouter beaucoup, mais en même temps, les compos sont globalement assez solides, donc
je l'aime bien. Pourtant, lui aussi sonne "hippie" par moments ("It's Alright"), mais son statut d'album maudit fait que ça tire mon appréciation vers le haut :)



Grisé 06/08/2008 21:41

Totalement d'accord avec ta chro. En fait, les 6 premiers Black Sabbath sont indispensables à tout métalleux qui se respecte. C'est vrai aussi que ce Dehumanizer de 92 auquel tu fais allusion plus haut est sympa mais je préfère quand même les albums Heaven And Hell et Mob Rules.

A.M.E 06/08/2008 22:22


Très sincèrement, je ne les trouve pas tous si indispensables que ça. Des disques comme Black Sabbath, Vol. 4 ou Sabbath Bloody Sabbath ne
sont pas à mon goût des chefs-d'oeuvre en puissance. Disons que je les conseillerais juste pour leur statut légendaire et pour montrer la versatilité du Sab' (le groupe a su varier son propos et
montrer de nouvelles facettes à travers ces albums très différents), mais je ne les présenterais pas comme des albums ultimes, même si je leur trouve des qualités, c'est indéniable. D'ailleurs, je
mets Technical Ectasy au même niveau. Le seul que je ne peux vraiment pas encadrer est Never Say Die!.


Steve 13/06/2008 19:31

J'ai découvert black sabbath grace à une biographie de Ramirez Richard. :)Bonne continuation pour ton blog, tes articles sont très riche.

A.M.E 13/06/2008 20:04


Ah ben merci, ça me fait super plaisir de lire ça :)


Svar 29/05/2008 15:23

On peut faire bien pire, ne provoque pas XD